Lors d'une grosse panne moteur dans certaines régions d'Afrique, il vaut mieux chercher à poser près d'un arbre, au cas où il faudrait déposer le moteur...
De dos au travail, l'auteur d'un très bon livre, qui n'est peut-être pas arrivé chez vous, et dont voici un extrait:
Lomé - Libreville - 08/10/95 - 7 heures 30 de vol
"Le ciel et l'océan se mélangent dans une grande symphonie de gris...
Voilà déjà quatre heures, quatre heures de lutte avec les murs d'orages qui barrent l'horizon et les lignes de grains qui dépolissent mon pare-brise pour ne plus retenir que l'ombre des rares couleurs : celles de mon capot et devant lui, du moteur. Tout, n'est plus désormais qu'eau.
Ne plus penser. N'être plus qu'attentionner à débusquer la mince lueur dans le mur noir parsemé d'éclairs. Guetter et oser s'engouffrer dans ces tunnels de moindres ténèbres où, le temps de quelques instants terribles, l'avion glissera sur mon pari, traversant un mur d'eau.
L'intérieur de l'habitacle et la verrière sont noyés.
Trombes d'eau.
Je vole à vue au travers des portières, sans instrument. L'océan est proche, peut-être dix mètres, c'est mon repère.
Surtout ne plus descendre, l'altimètre est bloqué sur une valeur factice, à l'altitude d'attaque. Ne pas perdre les vagues des yeux...
Attendre les mains fermes aux commandes en répétant les gestes, orage après orage.
Secondes immenses qui se jouent sur le tapis gris et peut-être un peu vert de l'océan... Vais-je encore passer ? Passer une fois encore depuis ce départ si lointain qu'il semble d'un autre jour ?
Trouver le trou pour aller rejoindre le côté un peu plus loin sur la mer qui offre la courte récréation d'un peu de ciel dégagé mais je suis trop bas, le répit est trop court. Tourner, fuir au Sud ou au Nord pour rechercher le trou suivant...
Les turbulences sont énormes. Quand la secousse est trop forte, j'ai la sensation de flotter dans le harnais.
Quelle est ma position ? Quelle estimation est possible ? Je suis en pleine mer c'est certain et c'est tout, à trois cents nautiques des côtes environ. Rien n'est précis.
Désormais, l'urgence n'offre plus le cadeau du retour :
il y a trop d'orages à essuyer, trop d'incertitude.
Il faut passer. Il faut atteindre le but.
De quoi seront faites les minutes à venir ? Vais-je pouvoir rejoindre la terre avant que mes réservoirs ne soient vides ou que la nuit ne tombe. Je ne suis qu'un petit fétu de paille ballotté par le vent !
Un bout de prière resurgit du puits de l'oubli. Allez mon Dieu, donnez-moi le culot. Donnez-moi cette traversée. Laissez-moi gagner ce pari insensé et n'en rien dire aux hommes, ils me croient sur la côte...
Mensonge du plan de vol. Je leur dirai, que ma radio était tombée en panne.
Laissez-moi revenir vers la terre pour ramener le goût de ce ciel de tourmente où je découvre une partie de mon être. Laissez-moi réussir pour l'ivresse de l'orgueil, pour me dire : je l'ai fait, sans rien, ni instrument, ni gilet, juste un vieux moteur en étoile... Un vieil avion d'épandage fatigué et poussif.
Six heures déjà que la terre s'est enfuie dans un souvenir de verdure. J'attends la forêt. Je la souhaite; mon vieux moteur, je le connais, mange trop d'huile. La forêt d'équateur doit être derrière tous ces orages. J'en espère la moiteur. J'en espère la couleur. Mon Dieu que je suis orgueilleux, je ne vois que la mer et toujours les orages."
"Pilote de Brousse" d'Hubert Chouvenc aux éditions du miroir.